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Éditorial

Cinq minutes dans la peau
d’un Noir à Québec…

Mihai Claudiu CRISTEA

Je viens d’un pays qui n’a pas une grande tradition en matière de tolérance envers ceux d’une autre race que celle de la majorité. J’ai vu les premières personnes de race noire de ma vie dans les années 80 quand j’étais adolescent et que mon oncle me faisait visiter les résidences d’un quartier étudiant de Bucarest pour m’acheter «au noir» des blue jeans, car dans les magasins socialistes du pays on ne pouvait pas trouver de tels produits «capitalistes». Les vendeurs étaient des étudiants africains, des futurs médecins ou ingénieurs venus en Roumanie pour faire des études, qui parlaient ma langue et avaient presque toujours un air sympathique.

Arrivé à Montréal, en 2001, mon premier ami a été Serge, un immigrant Noir, ex-enseignant dans son pays d’origine. Chaque jour, je partageais avec lui les malheurs de notre vie d’immigrant dans une entreprise de Lachine, appelée «Canaropa», spécialisée dans le commerce des cadenas et serrures. Il me disait souvent : «N’oublie pas, mon cher. Notre place n’est pas ici. Nous nous sommes trompés de pays.» Pourtant, le Québec, le Canada et cet entrepôt avec lequel nous n’avions pas grand-chose en commun m’ont donné la chance de le rencontrer lui, Serge, mon premier ami Noir, qui voulait devenir prêtre dans ce pays qui démolit ses églises. Grâce à lui, j’ai pu comprendre que la couleur de la peau n’a vraiment aucune importance et que l’histoire de la pomme rouge et de la pomme verte selon laquelle on est tous pareils à l’intérieur est bel et bien vraie.

Nés blancs par hasard ou immigrés blancs dans une ville blanche au moins six mois par année, avec la tête plus ou moins pleine de préjugés, au Québec, on se rappelle de nos concitoyens et de nos confrères de race noire un mois par année, en février. Est-ce peu? Est-ce assez? Est-ce trop? Cela dépend de celui qui juge... Mais pourrions-nous nous imaginer pendant cinq minutes dans la peau d’un Noir à Québec? Ce Noir dans la quarantaine qui se bat pour vivre dignement et pour nourrir ses enfants, cette belle femme noire qui s’habille en blanc pour casser sa tristesse lors d’une journée maussade de janvier, ce jeune étudiant Noir qui lave la vaisselle le soir dans un restaurant de Ste-Foy, où les employés blancs lavent les tapis dans la même machine que les assiettes sans trop se formaliser des conséquences, ce Noir qui fait un doctorat qui ne lui servira probablement à rien. Pouvez-vous vous mettre dans la peau de ce Noir qui doit encore démontrer en 2010 que la couleur de sa peau n’a aucun rapport avec sa valeur et ses compétences? Pouvez-vous?... Juste cinq minutes. Et après cela je vous promets que vous allez redevenir ce que vous êtes. Blanc.

Article publié dans le numéro de février 2010.