Autant moi que mon mari, nous avons fait le choix de parler constamment à nos enfants en espagnol, leur langue maternelle. (Photo: courtoisie Karina Satriano)

Quelle langue doit-on parler à nos enfants qui grandissent au Québec?

Certains parents immigrants de la région de Québec délaissent l’emploi de leur langue maternelle au profit du français. Mais pour quelles raisons? Est-ce plus avantageux afin de favoriser l’apprentissage de la langue seconde et, par conséquent, leur intégration à la société d’accueil? Est-il possible que ces enfants ne parlent plus jamais leur langue maternelle? Est-il vrai que l’apprentissage en général devient plus difficile pour un enfant qui apprend deux langues en même temps?

Karina SATRIANO, traductrice et enseignante de français langue seconde, collaboration spéciale

Piéton à contrecoeur

«Les voitures vous mangeront un jour ici», me disait en 2003 ma mère lors de sa première et unique visite au Québec. C’était sans doute une métaphore, mais si on regarde les interminables bouchons de circulation sur les autoroutes de la capitale à l’heure de pointe, je pense que cette «prophétie» lancée à la blague il y a 16 ans prend aujourd’hui tout son sens.

Malgré une épuisante recherche dans un rayon de 100 km autour de Québec, je n’ai pas trouvé une voiture d’occasion selon mon budget serré et répondant à tous mes critères et exigences qui exaspèrent la majorité des vendeurs d’autos québécois. Après avoir payé au début du mois d’octobre plus de 500 $ (assurance incluse) pour louer une voiture durant une semaine à l’aéroport de Québec et après une analyse des coûts de l’autopartage, j’ai fait (à contrecoeur) le choix de devenir piéton.

Je suis revenu dans mon studio du quartier Montcalm avec le nouveau bus 76 du RTC qui relie depuis juin 2019 la porte aérienne de la capitale à la gare d’autocars de Sainte-Foy. J’ai eu le privilège d’être le seul passager nocturne à bord de ce bus qui fait un long détour dans les ruelles de L’Ancienne-Lorette avant de s'engager sur l’autoroute Duplessis. Je l’ai ensuite troqué contre le Métrobus 807 qui, durant tout son trajet sur le chemin Ste-Foy, m’a rappelé à quel point l’asphaltage «atomique» promis par le maire de Québec n’a pas touché ce coin de ville. Les passagers du bus doivent tenir la bouche bien fermée pour ne pas se casser les dents ou se mordre la langue à cause des innombrables nids de-poule. En auto, avec laquelle on peut en éviter quelques-uns, c’est beaucoup moins pénible.

La plupart du temps, à Québec ou ailleurs, le bus me donne des nausées. J’ai donc hésité à réactiver ma carte à puce du RTC et, après quelques voyages à 3,50 $ le trajet, j’ai décidé de me déplacer exclusivement à pied. Un exercice nouveau, une épreuve et presque un défi pour le sédentaire que je suis devenu depuis que je conduis des voitures au Canada. J’ai appris à quel point les distances à Québec sont énormes entre des points qui nous semblent si proches en auto. J’ai appris aussi avec inquiétude que je ne suis plus capable de monter une côte de quelques centaines de mètres (la côte St-Sacrement, pour être plus précis) sans m’arrêter essoufflé pour calmer mon coeur qui se fait sentir jusqu’au cerveau.

Le dépaysement de ma première semaine à pied à Québec a été si fort qu’à un moment donné, en prenant un chemin différent, dérouté par l’absence de trottoirs et de passages pour piétons, je me suis presque égaré et j’ai eu besoin du GPS de mon cellulaire pour arriver aux bureaux de notre imprimeur, que je ne manque jamais en voiture. Comme récompense de mon exploit pédestre, l’infographiste Josiane m’a collé un bonhomme citrouille sur mon sac d’épicerie réutilisable.

Même si elle a développé un réseau de pistes cyclables utilisable de manière sécuritaire six mois par année, Québec reste une ville où sans accès à une auto, on devient rapidement «le fils de la pluie», comme on dit en Roumanie. C’est souvent un calvaire de se déplacer à pied d’un arrondissement à l’autre.

Malgré le beau soleil d’octobre, j’ai eu de la difficulté à marcher entre Vanier et Lebourgneuf sur le boulevard Pierre-Bertrand faute de trottoirs sur plusieurs kilomètres. J’ai dû aller tout droit sur le gazon ou emprunter un étroit sentier qui me rappelait le village de mon enfance et où la végétation montait jusqu’aux genoux. Imaginez la même marche en hiver à moins 30 degrés Celsius ou durant une tempête de neige! La pire et plus laide voiture en ville munie d’un moteur et d’un chauffage fonctionnels vous semblerait le paradis sur terre. (Mihai Claudiu CRISTEA)

Fière d’avoir fait sortir de l’aide sociale cinq familles syriennes de Québec

Fondée à Québec en 2017 par Mme Nour Sayem, une dynamique et charismatique femme d’affaires québécoise d’origine syrienne, l’entreprise IDÉE-Aliments Ensemble est un organisme sans but lucratif (OSBL) d’économie sociale. Depuis son lancement, l’entreprise a toujours eu bonne presse grâce à son objectif d’embaucher des femmes réfugiées syriennes non francophones pour les sortir de l’isolement et les aider à s’intégrer à la société québécoise.

Depuis l’été 2019, IDÉE-Aliments Ensemble fait découvrir aux Québécois de toutes origines les saveurs syriennes sucrées et salées au Grand Marché de Québec. Et c’est là, dans un coin tranquille de cette vitrine culinaire géante et bien éclairée (contrastant avec la journée grise d’octobre de notre rendez-vous), qu’on rencontre Nour Sayem derrière un comptoir garni de délicatesses. Toujours présidente du CA de l’entreprise, Mme Sayem n’a pas hésité à enfiler les habits de vendeuse afin de remplacer temporairement un de ses vendeurs immigrants originaire de Tunisie dont l’épouse vient d’accoucher.

Il est facile de deviner que le prestigieux Grand Marché de Québec n’est pas un endroit accessible en matière de loyer pour un OSBL loin de rouler sur l’or. «Nous devons notre présence au Grand Marché de Québec au maire Régis Labeaume, qui a tenu à ce que nous soyons ici. On nous a trouvé une petite place conviviale à un loyer abordable, et nous voilà! Je tiens à dire un gros merci à M. Labeaume d’avoir pensé à nous. Cela a carrément sauvé l’entreprise, car à notre ancien point de vente au Marché de Ste-Foy (que nous avons dû fermer), les ventes allaient très mal à cause des travaux sur la route de l’Église», nous a confié en exclusivité Mme Sayem.

Même si deux des employés qui se retrouvent derrière le comptoir sont deux femmes portant le hijab (le foulard islamique), Mme Sayem constate avec joie la quasi-absence de remarques impolies ou islamophobes. «À l’exception de deux situations isolées, nous n’avons pas eu à subir des propos vexants liés à la religion des vendeurs. J’ai toujours insisté auprès de mes vendeurs de rester souriants et polis. J’ai demandé à mes vendeuses voilées de ne pas faire une «face de Carême» et de pratiquer leur français acquis au sein de notre entreprise. La très grande majorité de nos clients se disent heureux de notre présence ici et sont touchés par notre projet d’intégration. Je vous rappelle qu’en 2018, nos vendeuses avaient besoin d’interprète au Marché de Ste-Foy. Plus besoin de cela aujourd’hui», ajoute la fondatrice de IDÉE-Aliments Ensemble.

«Nous avons parfois des gens qui font des grimaces ou qui disent «moi, le voile, je ne suis pas capable», mais on ne perd pas de ventes à cause de cela. Nous avons mesuré les ventes des vendeurs hommes comparativement à celles des femmes voilées et il n’y a pas de différences», précise Mme Sayem. (…)

La grande satisfaction de Nour Sayem est de voir ses compatriotes syriennes et leurs familles commencer à s’intégrer à Québec. «Cinq familles syriennes ont quitté l’aide sociale grâce à nous. On a au total 18 familles syriennes qui ont choisi de rester à Québec au lieu de partir à Montréal ou en Ontario. Cependant, notre but n’est pas celui d’accrocher nos employés au sein de IDÉE-Aliments Ensemble, mais plutôt de leur donner les outils pour les rendre indépendants», conclut Mme Sayem qui a épousé le Québec il y a 52 hivers sans oublier pour autant la Syrie de ses racines.

Mihai Claudiu CRISTEA
L'édition imprimée
no. 168, Octobre 2019
3 000 exemplaires. 20 pages.
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