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Éditorial

Huit ans et… toujours immigrant

Mihai Claudiu Cristea

Il y a huit ans, le 3 septembre, je quittais mon pays pour chercher le bonheur à l’autre bout du monde, au Québec. Je ne sais pas si je l’ai trouvé. Mais je sais qu’en me refusant ce pas radical et presque brutal dans le destin de n’importe quel être humain, je l’aurais regretté toute ma vie.

Il y a quelques mois, j’ai rencontré par hasard à l’Église Notre-Dame-de-Québec une lectrice québécoise qui lit régulièrement mes éditoriaux. Après avoir échangé un peu, elle m’a posé une question qui m’a laissé un peu perplexe: «Dites-moi, aujourd’hui, vous sentez-vous Québécois ou immigrant?». Comme nous étions dans le dernier endroit au monde où j’oserais mentir, je lui ai répondu que je me sentais toujours immigrant et que je ne pensais pas que dans 10 ou 15 ans j’aurais une autre réponse. Inutile de vous dire qu’elle était déçue. Très déçue…

Avec le risque de décevoir encore une fois notre lectrice québécoise, j’ajouterais aujourd’hui, après mon huitième anniversaire au Québec, que je ne m’inquiète pas vraiment du fait que je me perçois toujours comme un immigrant. Je suis un immigrant. Ce n’est pas pour rien que Statistique Canada nous considère ainsi, et ce, même si on vit au Québec depuis 1950. Prenez un Québécois de 20 ou 30 ans ou même plus jeune et faites-le immigrer en Grande-Bretagne, en Italie ou en Roumanie. Deviendra-t-il Anglais, Italien ou Roumain? Soyons sérieux, ses enfants, oui, peut-être, ses petits-enfants encore plus, mais pas lui.

Personnellement, je sais très bien que je suis Roumain et que je vais mourir Roumain. Cela ne m’empêche pas d’aimer le Québec et sa langue ou de regretter parfois que les Français aient perdu bêtement la bataille sur les Plaines d’Abraham. Mon statut d’immigrant dans l’âme ne m’empêche pas de regarder avec un grand plaisir mes enfants qui jouent sans complexes avec les enfants de mes voisins Québécois ou d’être fier quand ma fille de neuf ans, immigrante elle aussi, comme moi, est choisie comme élève du mois pour son niveau de français.

Ce qui m’inquiète véritablement, c’est cette étrange sensation que le temps passe beaucoup plus vite au Québec que dans mon pays d’origine. Et j’ai eu cette impression dès le début. Au Québec, il me semble que les événements se succèdent avec une plus grande vitesse, même si les gens ne se déplacent pas en aéroplane entre Val-Bélair et le centre-ville. J’ai l’impression que le Carnaval de Québec, l’Halloween et le Festival d’été arrivent deux fois dans la même année. Bref, je pense vieillir plus vite au Québec qu’en Roumanie. Et le miroir, lui, me donne raison…

Article publié dans le numéro de septembre 2009.