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Point de vue

Le multiculturalisme «intelligent». Vraiment?

Anne-Marie Labrecque

Le 3 janvier dernier, dans le coin du lecteur du Soleil, j’ai repéré une lettre intitulée «Le multiculturalisme intelligent». La lectrice partageait avec enthousiasme son expérience de multiculturalisme en milieu de travail, qu’elle qualifiait de privilège. Mon malaise a pointé lorsqu’elle a mentionné qu’un groupe faisait tache dans la belle mosaïque. Sans qu’elle nomme ce groupe, on devinait qu’elle parlait des arabo-musulmans. Au nom de la préservation de notre identité, la lectrice proposait de mieux choisir nos immigrants, de privilégier ceux qui partagent davantage nos valeurs, et non ceux qui, selon elle, refusent une femme comme supérieure hiérarchique ou exigent des privilèges qui ne sont accordés à personne.

Une telle réflexion m’attriste, car elle suppose pénaliser un ensemble d’individus à cause du comportement jugé répréhensible d’une minorité. Il y a quelques années, un mariage a enrichi ma famille québécoise d’une jeune femme d’origine irakienne. Elle est éduquée, occupe un emploi utile à la société, éduque ses filles en étroite complicité avec son conjoint. Le métissage s’opère dans l’harmonie, où chacun s’enrichit mutuellement de sa culture propre, plutôt que de se retrancher dans la conception de ce que «devrait» être son identité, comme s’il s’agissait d’une chose immuable, au même titre qu’un artefact de musée. Je suis heureuse de la présence d’Abir dans notre famille. Il aurait été honteux de lui refuser l’accès au pays sous prétexte que sa famille est arabe. Heureusement, nous vivons dans un pays de droit où on ne discrimine pas une personne sur la base de sa nationalité, du moins pas officiellement.

Oui, bien sûr, il m’arrive moi-même d’être choquée lorsque j’observe l’interaction entre une femme et un homme arabo-musulmans, ou entends certaines réflexions de membres de ce groupe (et d’autres groupes, y compris québécois) concernant le rôle de la femme dans la société. Toutefois, je crois qu’une société dont l’identité est solide n’a pas à craindre l’autre. Toute personne immigrante qui est prête à s’ouvrir aux valeurs partagées de sa société d’accueil y trouvera sa place, sans avoir à renoncer aux valeurs qui sont les assises de sa propre identité. Nous ne devons pas craindre l’immigrant qui refuse systématiquement les valeurs dominantes de sa société d’accueil, mais le plaindre, car jamais il n’y sera heureux. Et je plains aussi les Québécois qui jugent en bloc les immigrants.

«C’est notre regard qui enferme souvent les autres dans leurs plus étroites appartenances, et c’est notre regard aussi qui peut les libérer», écrit Amin Maalouf dans le livre Les identités meurtrières. Sujet à réflexion…

Article publié dans le numéro de janvier 2010.